Histoires racontées par nos anciens

La fronde par Jean Hounieu

Siros a été électrifié en 1932, l'année de ma naissance. Je n'ai pas apporté la lumière, je le jure.
C'est une pure coïncidence. Je peux tout de même m'enorgueillir d'être de la première génération à ne plus économiser des bouts de chandelles, mais à économiser des miettes d’électricité.
Dans la maison, il fallait éteindre la pièce que l'on quittait, avant d'allumer celle où l’on entrait.
Le courant arrivait depuis la route de Bayonne par le chemin de Petite, sous haute tension dans trois gros fils de cuivre dénudés supportés par de hauts pylônes jusqu'à un transformateur, petit bâtiment carré en maçonnerie de trois mètres de haut, couvert de gros isolateurs et de torons de fils bâti devant chez Clos.
Arrivé sous 5000 volts, il en ressortait en 220 avec quatre fils pour être distribué dans tout le village sur des pylônes un peu moins hauts.
Les fils étaient fixés sur les pylônes par des isolateurs qui ressemblaient à des tasses à café renversées.
La haute tension était fixée avec des isolateurs plus gros ressemblant à des bols aussi renversés.
Dès que furent installés ces " tasses " et ces " bols " ils devinrent la cible des garnements.
La chasse se pratiquait surtout sur le chemin du retour de l'école par les plus grands écoliers.
Il y avait deux techniques : lancer les cailloux à la main ou avec la fronde.
La fronde était l'apanage des grands, ceux du certificat d’études.
Mon premier marché fut un troc : une poignée de billes contre une fronde.
Dès que je l'eus en poche, je fus plus fier que ne peut l'être actuellement un vaurien avec un kalachnikov.
La fronde est toujours de fabrication très artisanale. Il faut d'abord trouver une branche en forme d'i grec qui servira de manche.
Une repousse de frêne de par sa forme arrondie est un matériau de luxe. Ensuite il faut dénicher une vieille chambre à air de vélo et en tailler deux lanières, une languette de galoche complètera les fournitures.
Première difficulté il faut faire deux trous dans la languette pour y fixer les deux élastiques, d'abord enfiler puis rabattre et ligaturer avec une ficelle la boucle ainsi formée.
Fixer l'autre bout en le plaquant sur l'une des cornes de l'Y avec une autre ficelle.
Si vous avez bien suivi vous êtes à même d'enchanter n'importe quel gosse en la lui offrant. Il ne reste plus qu'à l'essayer.
Pour ma part en rentrant de l'école, j'exhibais mon acquisition et les conditions du marché.
J’eus droit à la présentation du règlement que je devrais respecter : pas de tir sur les toits, sur les vitres, sur les poules, ni vers chez les voisins.
Pour ma part c'était jouable, on n'avait pas mentionné les tasses !!!
Restait aussi la possibilité de les viser et de les descendre.
Je respectais le règlement, et me mis à tirer sur les tasses. Mais le terrain de chasse se trouvait réduit, si je voulais me camoufler pratiquement il ne me restait que les deux pylônes de part et d'autre de notre maison.
Les munitions étaient abondantes les chemins n'étaient pas goudronnés, et pour les entretenir à la sortie de chaque hiver, se faisaient les "prestations". Chaque famille devait fournir un certain nombre de tombereaux de gravier, ceux qui n'avaient pas d'attelage étendaient à la pelle le gravier apporté sous le contrôle du Maire et du Garde Champêtre.
La cible semble à portée, mais elle est difficile à atteindre. Avec Joseph, mon meilleur copain d’école, nous nous tenions informés de nos palmarès respectifs, très voisins.
Un matin il me dit avoir accompli un exploit, il avait descendu l'ampoule de l'éclairage public et l'abat-jour.
Cet exploit méritait une visite sur les lieux, et à midi faisant un crochet je passai vers chez lui.
Le col de cygne qui supportait le luminaire était bien seul, tout dépouillé dans le carrefour.
Le carrefour près de chez nous avait aussi son éclairage, je me devais de lui faire subir le même traitement.
Il me fallut plusieurs tirs avant d'atteindre l'ampoule qui rendit l'âme en éclatant.
L'abat-jour blanc émaillé, lui, était resté en place, il me restait à le décaniller.
Je l'atteignis plusieurs fois, chaque impact lui laissait un petit rond noir, il ne se décida jamais à tomber.
De guerre lasse je cessai le combat. Dans mon compte rendu le lendemain je ne parlai à Joseph que de l’ampoule.
Nos deux carrefours restèrent dans le noir fort longtemps.
De même comme on ne tire pas sur les ambulances, on ne tire pas sur les tasses éclopées, d'abord la cible s'est réduite, et ne tombent que de piètres éclats.
Quand les ampoules furent changées très longtemps après, la marotte des frondes était passée, et mes exploits en restèrent là.
J'eus une malencontreuse idée quand mon neveu Philippe eut huit ans.
Je lui fabriquais une fronde.
En la lui remettant, je lui fixais les règles qu'on m'avait apprises.
Un beau jour je le surpris à tirer sur une poule, bruyante remontée de bretelles d'autant que j’avais déjà remarqué des poules marchant à cloche-pied.
Je pensais qu'il aurait retenu la leçon, il n'en fut rien, le lendemain il visait une poule presque à bout portant.
Fou de rage je lui confisquais l'objet du délit, le mis en poche, et rentré dans la cuisine le jetai dans le foyer de la cuisinière.
Peu de temps après il me demanda :
« Quand vas-tu me rendre la fronde ? "
« Quand tu auras 20 ans ! "
« Euh ! y’a longtemps que tu seras mort !!! "

Un brin superstitieux, je ne dis mot à personne de cette réplique de génie.
Pour son vingtième anniversaire il faisait son service militaire.
Je lui fabriquai une fronde de luxe : élastiques achetés chez Béarn-Caoutchouc, le manche tourné avec une antenne d'auto radio nickelée.
Je lui envoyai anonymement à son régiment, il l'a reçu le jour J.
Ce n'est qu'à la permission suivante que je lui révélais la clef de l'énigme, il ne se souvenait de rien : je ne l'avais pas traumatisé !!!!

Le pèle-porc par Jean Hounieu

Jean Petite était le « tueur » du quartier. C'est lui qui tuait les cochons chez lui, chez nous ainsi que chez Couture, Salamagnou, Laborde. Et le lendemain, il dépeçait et commençait la salaison. A seize ans, je ne pus résister à la tentation de m'initier au crime et à la pelère de la maison, je lui manifestai mon souhait de faire comme lui et aussitôt sec, il me mit dans les mains la corde pour aller attraper le porc dans la soue pour l'amener sur les lieux de l’exécution. Il faut dire que les voisins étaient de la cérémonie, qu'ils étaient indispensables pour basculer sur une maie renversée le porc celui-ci manifestant avec force cris qui s'entendaient jusqu’au bout du village et forces ruades son désaccord. Mais avant il fallait le capturer et ce n'était pas chose facile, le plafond bas oblige à se courber, l’animal de toute sa vie n'a connu que la maîtresse de maison qui lui apportait matin et soir l'eau de la vaisselle réchauffée où a été ajouté une casserole de farine ou de son.
« J’ouvre ici une large parenthèse : bien plus tard j'avais découvert une recette pour faire de l'eau de vie et pour cela il me fallait du son. C’est un produit relativement rare car on n'élève plus de porc fermier. Au premier Point Vert ou je pensais en trouver, le vendeur tout étonné me demanda ce qu'était le son, je lui dis c'est un truc comme toi sans cédille ».
La cour est exiguë et l'animal tourne autour le nez au ras du sol, mais vite il passe à l'offensive et plus pour impressionner que pour mordre il ouvre largement sa gueule c'est le moment en se tenant à son côté de lui enfiler autour du groin le nœud coulant de la corde en le resserrant et le sortir Manu militari malgré ses protestations sonores au combien ! Arrivé le long de la maie, il faut le basculer et le maintenir sur le dos un homme à chaque patte, honte à celui qui lâcherait prise ! Le tueur enroule la corde autour du museau en enserrant sa main gauche entre la joue et la corde maîtrisant ainsi tout mouvement de la tête. La maîtresse de maison s'avance et pose sur le sol une bassine sous le cou de l'animal et le tueur avertit de l'imminence du coup fatal et enfonce la "coûtère " à la base du cou jusqu'au manche. Avec un angle de 45 degrés et fait faire un quart de tour à la lame pour ouvrir davantage les veines percées. Le sang gicle à gros débit et en quelques secondes la bête est morte. Le sang est brassé pour empêcher la coagulation et un écheveau de fibres en est extrait et rejeté. Ramené à la cuisine il servira le lendemain à faire les boudins.
Une chaudière d'environ quatre-vingt litres, pleine d'eau chauffe sur un trépied à proximité depuis le matin. Le porc mort est basculé sur une échelle posée à même le sol contre la maie. La maie est retournée le porc y est basculé sur deux cordes à nœuds mises en travers au niveau des pattes avant et arrières.
Il est de rigueur de boire un coup à ce stade de la cérémonie, le café servi à l'arrivée étant déjà oublié après tous ces efforts rituels fournis. Les babines essuyées les deux hommes les plus costauds, et les moins maladroits empoignent la chaudière et la déversent sur le porc après que le tueur ait constaté l'ébullition de l'eau et versé dans la chaudière un demi seau d'eau froide. Le porc ainsi ébouillanté sera débarrassé de ses poils et de son derme après avoir été frotté avec des grattoirs sortis d'une vieille lame de faux. Sans adjonction d'eau froide le derme aurait été brûlé et très difficile à enlever, les poils de pouvant plus s'arracher devraient être rasés avec les coûtères amenées par chaque voisin.
De chaque côté deux hommes empoignent les bouts des deux cordes et tirant en alternance font rouler l'animal que les autres grattent le tueur maître de cérémonie se voyant attribuer d'office la fonction de visagiste. En peu de temps l'animal n'a plus rien d'un cochon et se trouve blanc et rose comme il ne l'avait jamais été.
Reste maintenant à vider le corps, pour cela il faut suspendre la dépouille tête en bas. On rebascule le corps sur l'échelle dont les deux barreaux supérieurs sont saillants. Les nerfs des deux pattes arrières sont dégagés et encastrés dans le barreau du haut de l'échelle et le tout est appuyé contre un mur. Porc pénut cop Bebut ! Re tournée générale. Le dépeçage peut commencer, la tête est coupée au ras du cou et le spécialiste attitré en extirpe la langue les oreilles et le goula qui ressemble à une écharpe Charles Couture fut ce spécialiste toute sa carrière.
Ensuite, le corps est fendu verticalement depuis l’anus, les boyaux en sont extraits et recueillis dans un grand torchon tenu par deux hommes et transportés en cuisine pour y être dégraissés tant qu'ils sont chauds. La cage thoracique est fendue à la hache pour en sortir les poumons qui seront un constituant important des boudins du lendemain.
Le porc sur son échelle est rentré dans une pièce froide (il n'y a que l'embarras du choix) jusqu'à l’aube. La cuisinière s'attaque au repas du soir, elle enlèvera du goula les diverses glandes (le pedouilh) qu'elle fera frire avec des tranches de foie le tout accompagné de haricots blancs salis par un bon jus noir. Un poulet rôti clôturera la cérémonie suivie de parties de cartes et de moults cafés-canards souvent jusqu'à l’aube.
Le matin branle-bas de combat : dépeçage, le porc est fendu en deux, le jambon est prélevé quelques fois l'épaule sera salée comme le jambon ou sera débitée pour du confit ou des saucisses. Les côtes pourront être grillées ou confites avec la viande attenante. Les hampes dont on tirera la ventrèche seront salées et roulées. La peau, la couenne sera enlevée de l'échine.
L’échine sur l’animal en vie est toute la partie dorsale de la tête à la queue, sur la bête dépouillée c’est la colonne vertébrale : l’esquiaou est chez le charcutier toute la viande qui y est accrochée qui deviendra du confit. Les parties grasses sont découennées et la peau servira pour faire les boudins.
La chaudière qui a servi à ébouillanter la veille doit être récurée avec du gros sel de Salies du vinaigre et de la cendre de bois. Au plus vite elle est remise sur le feu avant que le vert de gris ne paraisse. Il a la réputation d’être un poison violent mais je n’ai jamais entendu qu’il ait fait une victime. À demi pleine d’eau, on y plonge des carottes et une botte de poireaux, les couennes, la colonne vertébrale, la tête, les poumons que l’on maintient immergés avec un bâton fourchu coincé à l’autre bout contre le mur, en route pour deux heures.
J’ouvre une parenthèse. « Dans la vieille maison de chez Mandere vivait une vieille femme misérable qui était née dans la maison derrière Clos et avant Lacourrege avec ses trois sœurs. Toutes étant d’une grande beauté, parties de rien, elles épousèrent des gens du grand monde et fortunés. Celle qui nous intéresse fut mariée à un Comte qui ne trouva rien de mieux que de se ruiner après avoir vendu son titre de noblesse. Sa femme, sa veuve ? s’en alla chez sa sœur mariée à un riche (?) anglais un Campbell dont le caveau familial est le premier à gauche après le portail du cimetière a Siros. Cette pauvre femme venait chercher le lait à la maison et lorsqu’elle apprenait qu’on allait tuer un cochon elle demandait qu’on lui garde les yeux dont elle disait raffoler.
Il est évident qu’on ne lui faisait pas cadeau de seulement des yeux et ainsi pendant toute la période elle était à l’affût de toutes les pelères du village en quête d’yeux ».
Pendant la cuisson, les boyaux, qui la veille avaient été vidés, lavés et retournés étaient taillés à bonne longueur et cousus ou ficelés à un bout. Après deux heures environ, la viande cuite était hachée grossièrement au couteau. Un passage au hachoir aurait été plus rapide mais aurait rendu la viande en bouillie inutilisable. Le hachis ainsi obtenu est recueilli dans une grande bassine mélangé au sang et assaisonné. Il ne reste plus qu’à remplir le boyau avec un entonnoir et à ficeler en faisant une boucle pour le suspendre en laissant un peu de vide pour permettre la dilatation lors de la nouvelle cuisson.
Après une nouvelle heure de cuisson les boudins sont suspendus sur une barre ou un bambou. Il reste à faire le pâté : le foie avec le double de son poids de poitrine ou de goula est haché finement il est assaisonné avec une cuillère à soupe débordante de sel et une cuillère à café de poivre par kilo. Le pâté sera mis en boîtes à sertir ou en bocaux et sera stérilisé durant trois heures.
Les saucisses sont faites de viande provenant de la longe ou de l’épaule enfilée dans le boyau de l’intestin grêle assaisonnée comme le pâté. Les saucissons sont faits des viandes les plus rouges et enfilés dans la partie terminale de l’intestin qui est très lisse et sans aspérité.
Je fus tout surpris d’apprendre que je devais aussi d’office procéder au dépeçage le lendemain pour compléter mon initiation, ce qui n’est pas déplaisant mais je n’en dirais pas autant du salage des jambons, à pleine main il faut durant un quart d’heure les frotter avec du gros sel en appuyant fort et recommencer deux fois à huit jours d’intervalle.
J’étais enfant durant la guerre, point de ballon ou de pelote et il y avait une pièce essentielle qui intéressait tous les gosses, c’était la vessie du cochon. En la gonflant elle avait la taille d’un ballon de foot mais si elle en avait un peu l’élasticité elle n’en avait pas la solidité elle se crevait irrémédiablement bien trop vite. Aussi dès que nous entendions les cris d’un porc qu’on allait sacrifier on essayait d’aller récupérer la vessie. Mais hélas nous n’étions pas les seuls à la vouloir, en effet les fumeurs s’en servaient comme blague à tabac dans laquelle ils mettaient quelques rondelles de carotte pour mieux le conserver.
Arrivé à ce point je ne peux pas résister au plaisir de vous parler d’un Boudin Singulier. J’avais dans les dix-huit ans, et un dimanche après un match de rugby et la traditionnelle réception chez Bourdeu à Lescar où après une bonne engueulade si nous avions perdu (et cela arrivait souvent) les dirigeants offraient un verre de limonade coupée d’un trait de vin blanc, et nous rentrions en vélo.
Nous étions quatre, un d’Aussevielle et deux de Poey. En passant devant le Postillon à Poey nous vîmes que le quiller était libre et décidâmes de faire une partie de quilles de neuf. De tradition, la partie se joue en six jeux de deux équipes de deux et à la fin de chaque partie le tenancier apporte une bouteille de vin blanc que paient les perdants. Nous jouâmes donc mais comme nous étions jeunes et ne buvions pas de vin, pour compenser, comme nous le faisions souvent nous prenions des cafés ou une tournée d’apéros, nous rentrâmes au café.
Le quiller donnait sur la cour et en la traversant on arrivait à une porte de la maison. L’entrée principale donnait sur la route nationale et directement dans la salle du bistrot. Nous prîmes donc le raccourci la porte débouchait sur une petite pièce au pied d’un escalier elle servait de cabine téléphonique publique qui desservait Poey, Aussevielle et Siros, il n’y avait aucun autre téléphone dans ces trois villages.
Le sigle de l’administration des Postes était PTT, le premier T le plus important signifiait Télégraphe le deuxième Téléphone mais seuls en possédaient les médecins et les très gros commerçants. On ne téléphonait pas, on envoyait des télégrammes. C’est le préposé qui les rédigeait pour les envoyer, et était tenu de livrer au plus vite ceux qu’il recevait. Ce Service était rémunéré au nombre de mots. Exemple de texte : Joseph décédé enterrement jeudi 10 h. Il était évident que les Préposés avaient la fâcheuse tentation d’agrémenter le texte : ne portez ni fleurs ni couronnes vous resterez pour la collation. Du coup le coût du télégramme s’en trouvait triplé.
Dans ce petit réduit il y avait deux portes l’une à gauche donnait sur l’atelier de couture de François le fils du grand père qui tenait le café, l’autre directement dans le bistrot.
Quelle ne fut pas notre surprise de voir sous la volée d’escalier, du palier à l’étage, une bonne vingtaine de boudins faits de la veille. Je dis alors à mes acolytes : on en pique un et on va le manger chez Lacourrege à Siros ? . Chiche fut la réponse unanime. De mémoire de pilier de bistrot jamais une tournée ne fut plus vite bue et payée. Nous ressortîmes par le même chemin l’un des gars de Poey me donna son couteau, d’une main je saisis boudin le plus long et de l’autre en sautant je coupai la ficelle qui le suspendait. Et en vitesse nous enfourchâmes nos vélos.
Je tenais le guidon et le boudin en suspend ficelle en main. Arrivés chez Lacourrege je demandais à Marinette de nous faire cuire le produit du larcin. Impassible elle accepta. Hélas, mauvaise surprise, Paul Pistole qui était toujours fourré au Postillon jouait aux cartes, à son air je vis qu’il n’était pas dupe, il y décelait anguille sous roche. Nous dinâmes joyeusement et terminâmes la soirée en jouant à la belote.
Au Postillon, c’était chez Balohe, il y avait une pompe à essence en bordure de la nationale à côté du portail. Cette pompe était manuelle, peinte en rouge, sur le haut elle avait deux réservoirs en verre de cinq litres dont l’un était toujours plein. Bien souvent c’était Nénette la femme du tailleur qui faisait le service. Elle dévissait le bouchon du réservoir de la voiture et y enfilait l’extrémité du tuyau en caoutchouc terminé par un embout métallique orné d’un œillet qu’elle détachait d’un crochet fixé à hauteur d’homme sur la pompe.
Elle pompait avec un mouvement de va et vient, le bidon vide se remplissait et quand il était plein il déclenchait la vidange de l’autre. Il n’y avait pas de robinet d’arrêt la livraison minimum était de cinq litres. En conséquence on ne pouvait jamais faire un plein complet sans risquer une inondation. Le client servi le tuyau était raccroché.
Martin le grand patriarche était de petite taille, il tenait aussi un débit de tabac. Le soir à la nuit tombée il démontait le manche de la pompe et dans la bouteille qu’il avait amenée il récupérait le peu d’essence qui restait dans le tuyau. Les mauvaises langues le disaient radin au point de faire payer les quelques gouttes qu’il verserait dans le briquet de ses clients fumeurs le lendemain.
Dans la semaine je passais pour ‘’ faire ‘’ de l’essence. À peine garé au pied de pompe je fus agressé par Nénette qui me fit une bruyante leçon de morale sur le bien d’autrui et l’honnêteté en particulier. Je ne fus pas surpris : Paul Pistole avait mené son enquête !!!
Pour retrouver le silence je lui proposais de lui payer son boudin. En vain, la leçon continuait. J’avais prévu le coup, j’avais relevé dans la mercuriale du marché de Pau du lundi le prix au kilo du porc vif il était, je m’en souviens encore, de 1 ancien-ancien franc. Je pensais qu’en lui donnant 5 anciens-anciens francs elle digérerait son boudin.
Je les lui mis dans main, elle se calma aussitôt, et je vis dans son regard la satisfaction de m’avoir bien eu !!!.
Je reviens sur la pèlere de chez Nénette. Les mauvaises langues disaient qu’au souper Martin, passée une certaine heure disait à ses invités : à partir de maintenant les consommations sont payantes.
Martin avait deux fils, l’aîné François était tailleur donc et son frère curé. Tout jeune il entra au séminaire mais il se fit chambrer par ses camarades ‘’ franchimans ‘’. Un Franchiman est un monsieur qui parle français mais ni ne parle ni ne comprend le patois ils l’appelaient donc ballot, terme qui ne lui convenait pas du tout. Il trouva une astuce en modifiant légèrement l’orthographe de son nom en ajoutant un accent aigu sur le E final. Et devint pour tous Balohé.
Pour en finir avec ce fameux Boudin je m’étais juré d’en cacher le dénouement.
Le dimanche suivant je retrouvai mes trois acolytes bien décidés à ne rien leur dire !!
Eux moins discrets que moi me racontèrent qu’ils étaient passés séparément la semaine chez Balohe ils avaient les trois essuyé, les foudres de Nénette et s’en été tirés en lui donnant chacun 5 anciens -anciens francs.
Ainsi se termine mon histoire d’un très cher Boudin.

La cigarette par Jean Hounieu

  Enfants, nous étions écologistes sans le savoir, à la récré comme une volée de moineaux les garçons se rendaient derrière, sur une pelouse entre l’église et le mur du jardin de l’instituteur, et venaient arroser le dit mur.
 Il eut été blasphématoire de mouiller le mur de l’église, et très vite nous revenions dans la cour de récréation.
 Les lieux libérés par la gent masculine, les filles deux par deux se rendaient au cabinet à la turque qui se trouvait au bout du mur, il était jouxté par deux petites cours de deux mètres de large qui dans l’ancien temps logeaient quelques poules, et le porc qu’élevait le corps enseignant.
Il était amusant pendant les cours, quand une fille était prise d’un besoin naturel et pressant de voir celle-ci lever le doigt et demander à la maîtresse : "Puis-je aller au cabinet Madame"  réponse tout de suite immédiate et positive.
 Aussitôt un autre doigt se levait, d’une autre fille du même âge : "Pardon Madame, puis-je lui tenir la porte ? "
 Là aussi réponse positive et immédiate. La deuxième candidate se postait devant le cabinet, dos à la porte jusqu’à la sortie de l’utilisatrice.
Un jour d’octobre, j’étais l’un des trois grands de la classe, et nous décidâmes d’arriver en avance entre midi et treize heures trente pour fumer. On se retrouverait derrière l’église.
J’avais amené une poignée de poils de maïs, cette espèce de moustache qui pend hors des patouilles au bout de l’épi. Une partie de feuille arrachée d’un cahier ferait office de Job la marque de papier adéquat.
Il ne fallait pas oublier les allumettes. La phobie des incendies était telle dans les fermes, que les allumettes étaient interdites aux enfants.
Les quelques chemineaux qui passaient parfois le soir demandant à être hébergés sur de la paille dans la grange pour la nuit, remettaient sans qu’on ne leur demande leur blague à tabac et leurs allumettes à leur hôte.
Le chemineau qui ne fumait pas avait lui aussi une blague et une boîte d’allumettes dans son maigre barda qu’il remettait, c’était son passeport pour la nuit.
L’interdiction des allumettes pour les enfants était interprétée par eux différemment.
Interdiction de se faire prendre.
Avec cette interprétation nous avions tous les éléments pour cette première ‘’ fume ‘’.
La confection de la cigarette fût pour chacun assez laborieuse. On découvrit que la taille de la feuille influait sur la facilité du roulage. 
Ensemble nous effectuâmes nos premières ‘’ pipées ‘’, je me souviens que ce n’était pas particulièrement agréable.
Sur ces entrefaites retentît le pouêt-pouêt du cornet à poire en caoutchouc de la boulangère de Lescar qui faisait sa tournée de pain.
La Bonne du curé qui était bien moins délurée qu’Annie Cordy, sortit du presbytère qui était le logement de fonction du Curé, avec son jardin dont le mur avec un portillon fermait la cour de l’école.
"La Curère", c’était le nom dont elle avait hérité en venant à Siros et qui avait un brin de parfum péjoratif, et tout le monde lui servait du Mademoiselle Anna.
Elle avait les cheveux tout blancs liés en chignon, et elle était affectée d’un tic qui lui faisait tourner la tête de droite à gauche avec une large  amplitude, deux ou trois fois de suite, pause de deux secondes, nouveau balancement, nouvelle pause.
Sa frimousse ratatinée jamais en repos.
Son pain sous le bras, elle nous vit tous les trois la cigarette au bec.
Croisant l’institutrice qui elle aussi allait au pain, elle lui signala que trois de ses garnements fumaient derrière l’église.

La réaction fut immédiate, demi miche de pain à la main Madame vînt constater le délit, et écrasa du pied les trois mégots, et nous écrasa à nous de mots peu flatteurs scandés par le balancement de sa demi-miche. Fin du premier acte.

Deuxième acte : À la rentrée en classe elle nous dit aux trois, de prendre notre livre de lecture et nous désigna une page à apprendre par cœur et la lui réciter pour le lendemain.
J’avais remarqué cette page depuis très longtemps, elle était dans le premier quart du bouquin sur la gauche, elle était d’un seul paragraphe sans un seul interligne, dans le titre on parlait de lilas.
Je n’avais jamais trouvé le courage de la lire tellement le texte était touffu.

De retour à la maison, je me mis en demeure de lire et de relire ce texte si bien qu’à l’heure du souper je le récitai à ma mère et le confirmait après le petit déjeuner du lendemain. J’étais fin prêt.
À l’école la première invitation fût de passer au tableau pour réciter.
On ne parlait que de lilas, je me souviens d’une bribe où l’auteur parlait de ‘’ lilas fleuris fleurant le miel ‘’, ma récitation débitée d’une seule traite, je me retrouvai blanchi, sans trace sur le casier judiciaire.
En revanche chaque fois que je vois un lilas fleuri me monte à la tête l’âcre goût du poil de maïs grillé.
J’ai le souvenir d’une autre cigarette mémorable.
C’était pendant les grandes vacances, et je devais garder les vaches au pré le matin et le soir, une paire d’heures chaque fois.  
Nos vaches étaient relativement honnêtes et sages, ne cherchant pas à s’ébattre dans le champ du voisin.
Cette relative tranquillité me permettait de rejoindre mon vieux voisin Jeantot, qui mourut presque centenaire quelques années plus tard.

C’était pendant les années de guerre, le tabac était distribué parcimonieusement avec des tickets d’alimentation.
Les gros fumeurs contournaient la difficulté en cultivant dans leur jardin quelques pieds de tabac, ce qui était formellement interdit, et la chasse aux délinquants était aussi impitoyable que celle d’aujourd’hui contre les planteurs de cannabis.

Jeannot avait donc dans son jardin la matière première aux larges feuilles qu’il faisait sécher au soleil au fur et à mesure de ses besoins.
Il brisait entre ses doigts la feuille asséchée, la réduisait en poudre et la stockait dans la poche de son pantalon.
Un matin Jeannot se fit une cigarette et après lui avoir donné un coup de langue pour la coller me la proposa.
On ne refuse pas pareille aubaine !
Je la pris, attendis qu’il finisse de rouler la sienne, et il alluma les deux avec son briquet à mèche d’amadou.
C’était un cordon qui ressemblait à une grosse ficelle de tissu de couleur orange striée de noir, qui charbonnait sans faire de flamme et dégageait une odeur pas agréable du tout.
J’aspirai sur la cigarette sans avaler la fumée et en la rejetant aussitôt, je mis un point d’honneur, avec beaucoup d’efforts à la raccourcir, lui laissant tout de même un long mégot avant de la jeter.
J’eus vite mal à la tête, je rentrai à la maison avec le troupeau un peu prématurément sûrement, dès l’arrivée je fus pris de vomissements, ma mère m’expédia au lit sans me demander des explications.

Le remède était suffisant et efficace car à midi j’étais rétabli, et en parfaite santé me jurant de ne plus toucher une cigarette.
Serment tenu et chaque fois que j’en ai l’occasion dans les repas de famille, j’offre toute les fois où je le peux à un grand enfant pré-ado une cigarette au grand dam de sa mère, espérant qu’elle remplisse son rôle, comme l’avait si bien tenu celle de Jeannot.
Ceci n’est pas une histoire de cigarette mais de cigare. Mon plus grand cousin était en sixième au collège de Bétharram il était revenu chez lui à l’occasion de la fête locale pour la saint Vincent.
Il avait ramené du collège un cigare, au cours de l’après-midi il partit au centre du village faire le beau, cigare allumé en bouche.
Il croisa par hasard son ancien instituteur qu’il venait de quitter.
Il bomba le torse et le salua.
Celui-ci lui dit :  "On dirait un cochon qui bouffe une betterave ! " 
Ce compliment flatteur fit qu’adulte je ne le revis jamais fumer.

J’ai quand même retiré un avantage des cigarettes. Nous étions abonnés à un journal familio-agricole, le Foyer Rural, et un jour je vis un article qui proposait un voyage en Russie avec des membres de la rédaction.
C’était en 1972 l’année des jeux olympiques à Munich en Allemagne.
Depuis la fin de la deuxième guerre régnait un climat malsain entretenu par l’agressivité dont faisait montre l’URSS.

J’étais persuadé à l’époque, que s’il y avait eu mobilisation générale face à une invasion russe des centaines de milliers d’hommes déserteraient, et en mobylette traverseraient la France et l’Espagne pour se planquer en Afrique.
La menace pèse moins actuellement, mais s’il y avait mobilisation générale, les déserteurs seraient encore plus nombreux, prendraient le même chemin non en mobylette mais en voiture.
Moi je n’aurai pas déserté sachant que les russes seraient à Hendaye, à la vitesse de leurs blindés, et nous serions condamnés à vivre sous un autre régime.
Je me posai une question depuis longtemps : peut-on vivre sous un régime communiste ?
L’occasion m’était donnée d’y répondre si j’allais faire un séjour en Russie.
La proposition de Foyer Rural était alléchante mais le prix n’était pas donné.
Pour me convaincre d’accepter je fis un raisonnement économique : je ne fumais pas, j’économisais depuis plus de vingt ans deux paquets de cigarettes par jour, la dose d’un bon fumeur.
Cela représentait un bon pactole mais il est bien évident que ces économies je ne les avais pas confisquées dans une cagnotte.
Tout compte fait ce voyage représentait deux ans de consommation de cigarettes, et je m’inscrivis.
Je regagnai la Russie alors que se déroulaient les Jeux Olympiques à Munich en septembre.
Au cours de ces Jeux eut lieu un attentat, des athlètes Israéliens furent pris en otages et assassinés par des membres de l’Organisation Palestinienne,  Septembre Noir.
Cette nouvelle n’eut guère d’écho à la TV russe par contre à longueur de programme l’haltérophilie était présente pour montrer les performances des leurs, et les échecs répétitifs des américains.
Nous étions reçus par les Mouvements des Jeunes Communistes les Komsomols, et nous visitions sous bonne surveillance diverses curiosités prouvant l’efficacité du régime.
 Les gens vivaient, dire qu’ils étaient rieurs serait mentir, je fus impressionné sur les rues de voir une profusion de pictogrammes représentant une bouteille barrée d’un grand X rouge.
 Dans les ateliers ou usines visités, presque à chaque poste de travail un autre pictogramme représentant une silhouette d’homme titubant avec le même X.
 Sur les trottoirs en ville on croisait nombre d’individus manifestement ivres.
 À une question directe, il fut répondu que la race russe était portée sur l’alcool et que cela était préjudiciable à la productivité.

 J’en tirai la conclusion : on peut vivre sous ce régime, mais si on était vraiment heureux on se soûlerait moins.

 Il est de coutume quand on revient d’un voyage de ramener un cadeau ou une babiole à ceux qui sont restés.
 Hélas en Russie il y avait des queues très importantes sur les trottoirs devant les magasins alimentaires. 
 Je n’ai trouvé rien à acheter si ce n’est une broche à cheveux, une bande de cuir sommairement décorée avec une cheville de bois qui la traversait.
 Il n’y avait qu’un modèle, je le pris.
 Par hasard en passant devant un magasin je vis une pyramide de paquets de tabac, le même que le gros gris qu’on trouve chez nous.
 Je pensai à mon voisin Charles, grand fumeur s’il en est, j’entrai, pris un paquet, les inscriptions qu’il portait était rédigées en alphabet bizarre. 
 Je m’arrêtai sur la seule chose que je sus lire un quarante en chiffre, c’était le même poids en grammes que le paquet français.
 Sitôt sorti sur le trottoir je regrettai de n’avoir pris qu’un seul paquet maudissant ma radinerie.
De retour à Siros, le lendemain matin je portai mon cadeau à mon voisin qui était encore occupé à la traite.
 Il me fit poser le paquet à côté de son bidon de lait et je m’excusai de la modicité de la chose et repartis chez moi.
 Très vite Charles vînt frapper à la porte avec un sourire vraiment rayonnant, il me dit :
 "Regarde ce que tu m’as apporté " 
 Il avait ouvert le paquet, hélas il ne contenait que du thé.
Je fus tout heureux d’avoir limité mon achat cadeau à un seul paquet. 

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